L’expérience de Nioro du Rip : s’appuyer sur des partenariats et ne pas dépendre des politiques

samedi 15 février 2020
par  LEA
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Intervention de Babacar Ly, lors du séminaire Lire en Afrique du 17 février 2019 à Kaolak pour retracer la longue expérience de la bibliothèque Lire en Afrique de Nioro du Rip qui fonctionne sous a responsabilité depuis 2013.

Précisions données par Lire en Afrique sur la création de la bibliothèque de Nioro du Rip

La bibliothèque Lire en Afrique a été installée en 2013 à la demande des associations de développement de la ville. Elle est hébergée au premier étage d’un des centres culturels de la ville. Elle est animée par une équipe de bibliothécaires bénévoles qui se renouvelle sous la responsabilité de Babacar Ly.

C’est la famille Lire en Afrique que je retrouve ici, avec plaisir, dans ce séminaire

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Babacar Ly  : Je me réjouis de rencontrer les autres bibliothécaires du secteur de Kaolack. L’an passé, nous nous avons participé à l’inauguration de la bibliothèque de Keur Madiabel, nous nous y sommes rendus pour des séances de partage d’expériences qui étaient très intéressantes. L’équipe de Keur Madiabel est très dynamique. On la suit grâce à Facebook et on voit bien que ça bouge. J’ai aussi beaucoup aimé partager le voyage à Coubalan avec Badiane, le bibliothécaire de Ndoffane pour nous rendre à la formation organisée par Lire en Afrique. Ce sont des souvenirs très importants.
Certes, il y a des têtes qui sont parties mais d’autres sont là. C’est la famille Lire en Afrique qui est là.

Le local de la bibliothèque a été donné par le maire

A Nioro, c’est l’association MDF qui a porté le projet de bibliothèque Elle a rencontré le maire qui nous a octroyé une salle au niveau du complexe socioculturel. Donc chaque année on lui fait part de nos activités en lui transmettant notre rapport détaillé.

La bibliothque s’appuie sur des partenaires pour se développer

Les nouveaux livres que vous avez vus et l’évolution que vous avez pu constater lors de votre dernière visite à la bibliothèque de Nioro ont été obtenus grâce à des partenaires qui nous ont connus au travers des activités que nous organisons dans le milieu.

Prenons par exemple le festival du Rip qui a lieu chaque année à Nioro. À l’occasion de ce festival nous avons rencontré tous ces gens qui sont dans la culture. On leur a dit : "vous êtes dans la culture, mais nous aussi avec la bibliothèque on est dans le prolongement de la culture avec la lecture. Certes, à Nioro, il y a des espaces pour le sport mais ici il y a une salle qui prolonge la connaissance avec la bibliothèque. En tant qu’artistes, vous avez donc votre part à jouer". Ils ont donc contacté des artistes qui sont venus décorer notre salle en une journée. Nous n’avons rien eu à payer.

On a organisé des ateliers d’écriture qui étaient intégrés dans le programme de la francophonie. En contrepartie, ils nous ont donné des livres.

Cette année l’éducation nationale a lancé le nouveau projet qu’on appelle LPT : Projet de Lecture pour Tous. Il concerne la formation des enseignants à la lecture à l’élémentaire parce qu’on a constaté qu’il y a des problèmes de lecture. Il serait opportun que les bibliothèques se mettent en relation avec ce projet. S’ils savent qu’il existe une bibliothèque dans le milieu, ils ne pourront pas parler de lecture en oubliant la bibliothèque. Si vous tissez des partenariats avec eux, ils ne manqueront pas de vous donner des choses qui pourront vous appuyer. A Nioro, ils ont choisi d’organiser un atelier pour la formation à la lecture. Ils sont venus me voir, on en a parlé. Nous leur avons dit que nous sommes ouverts à tout que ce qui concerne la mutualisation des bonnes pratiques pour le développement de la lecture intellectuelle. Ils nous ont demandé la possibilité d’organiser un atelier en utilisant le local de notre bibliothèque car il dispose de tout le mobilier nécessaire. L’atelier a réuni une dizaine de personnes. Quand ils ont terminé, ils nous ont donné 30 000 FCFA pour nous dédommager en nous disant d’utiliser cette somme pour le recouvrement des livres prêtés et beaucoup d’autres choses.

Des américaines sont aussi venues, nous leur avons présenté notre programme, elles nous ont offert du mobilier et d’autres livres.

Chaque bibliothèque devrait se positionner par rapport à ce qui est présent dans son milieu. Je crois qu’il faut favoriser les partenariats par souci d’autonomie. Je pense qu’on peut se passer des politiques pour véritablement réussir notre combat.

Nous avons axé le développement de la bibliothèque sur nos propres moyens et nos relations et vous avez vu que notre bibliothèque a évolué. Elle a évolué par le mobilier, les rayonnages, les nouveaux livres. La communauté ne manque pas de gens de bonne volonté. Il y a des mécènes qui participeront si vous leur parlez de quelque chose qui est utile pour la communauté.

Les bibliothèques et la relation aux collectivités locales et aux politiques

Il faut les rencontrer, mais ne pas leur courir après

Je crois que ce qu’il y a de mieux à faire quand vous êtes responsables de bibliothèque, c’est de trouver des stratégies. Il faut être subtil. Le maire qu’on a élu, c’est la communauté qui lui a donné un mandat, donc il a un pouvoir. Présentez-vous devant lui, montrez-vous, expliquez-lui ce que vous êtes en train de faire qui est intéressant pour la communauté. Il a l’obligation de vous suivre.
Chaque fin d’année, après avoir dressé le rapport annuel, nous allons le présenter à la municipalité. Nous montrons les activités que nous avons menées, les adhésions, et en même temps, nous nous projetons vers l’avenir. Nous leur indiquons notre programmation annuelle avec des dates qui sont calées, en particulier celles des animations prévues, les perspectives avec un petit budget, de 100 000 FCFA maximum, pour acheter des œuvres au programme. Mais je n’ai jamais rien vu venir. Cependant, je fais mon devoir parce que je ne vais pas lui laisser l’opportunité de me dire, si jamais je le rencontre "la bibliothèque ? Mais vous n’avez jamais écrit à la mairie"

Nous, nous avons eu la chance d’être dans une municipalité compréhensive. Nous avons appris ce qu’est la loi de décentralisation. En tant qu’enseignant en géographie, j’ai l’ai apprise. L’idée est bien faite, bien formée. La santé, la culture, l’éducation doivent être réglés au niveau local. Nous ne devrions pas avoir à nous en préoccuper. Nous ne sommes pas des élus locaux. Nous n’avons pas de mandat mais le mandat que nous avons c’est celui de notre bibliothèque. Nous devons axer notre énergie sur la bibliothèque.

Si vous courez derrière les politiques, quelque part vous courez vers les problèmes. Quand on court après les politiques, s’ils tournent on sera obligé de tourner avec eux. De même, quand il y a une dépendance directe vis-à-vis de la mairie, si le maire vous demande de tourner à droite ou à gauche, vous ne pourrez pas refuser. Si un mécène politique vous donne de l’argent par exemple, il cherchera à obtenir quelque chose en retour.

Il y a des autorités dont on ne peut pas se passer parce que ce sont les magistrats de la ville. Les maires ont des responsabilités et même des obligations. L’éducation, la culture, la santé font partie de leurs responsabilités décentralisées. Souvent je vais à la mairie et je dis au maire : "vous donnez des dotations financières aux A.S.C., Associations Sportives et Culturelles, mais à part le football avec des matchs qui comportent souvent des bagarres, ils ne font rien en matière de culture, ni de santé. Mais nous, nous sommes là avec la bibliothèque, nous suivons nos jeunes frères à nos jeunes sœurs pour qu’ils aient un lieu d’épanouissement de leurs connaissances et nous faisons la promotion de la culture intellectuelle qui est maintenant le parent pauvre avec les réseaux sociaux". Nous existons de façon pérenne, nous nous sommes là toute l’année, alors qu’ils donnent 1 million de FCFA pour l’organisation de festivals qui durent 72 heures.

Parfois, créer le rapport de force est nécessaire pour défendre la bibliothèque

Nous, nous avons vécu ce rapport de force avec le maire à Nioro. Un jour ils sont venus pour nous dire qu’ils allaient donner ce complexe socio-culturel au conseil départemental pour qu’il en fasse des bureaux. Nous avons dit : « Allez-y, fermez la bibliothèque ! En tout cas, à tout élève que nous rencontrerons en ville, nous lui dirons que c’est le maire qui a fermé la bibliothèque. Cet enfant-là sera un relais dans la communauté, à la maison, dans son quartier ». Et ils ont renoncé à leur projet.

Nous sommes des gens qui avons, par ailleurs, des convictions politiques mais, ce qui nous réunit ici, ce sont des convictions personnelles, c’est l’amour des livres et de la lecture.

Nous ne sommes pas venus ici chercher de l’argent. Il y a en ce moment des meetings où les gens reçoivent de l’argent. Nous sommes là uniquement par conviction et par détermination. L’essentiel c’est de voir ce qu’un lecteur peut gagner à travers les livres, ce que je peux faire pour qu’il s’améliore.

Regardez ce jeune avec qui je suis venu aujourd’hui, Abou Ba, il est maintenant plus régulier que moi à la bibliothèque. Il y a combien de jeunes aussi avec qui j’étais, qui se sont impliqués dans la gestion de la bibliothèque.

Pensons à nos succès : L’un de nos membres est en Master 2 à Ziguinchor. Chaque fois qu’il revient au village, il vient directement nous voir à la bibliothèque. Deux autres membres de la bibliothèque sont partis faire leurs études à l’étranger.

Je remercie également Lire En Afrique parce que c’est une collaboration qui est saine. Chaque année elles viennent nous voir dans notre bibliothèque, s’enquérir des situations et des difficultés. Nous avons un dénominateur commun qui est Lire en Afrique. Elles sont en train de préparer leurs 30 ans. Nous tous on va s’associer pour fêter nos deux ans, nos cinq ans ou trois ans d’existence. Ce sera un anniversaire qui fera tache d’huile au niveau national.

Stratégies pour faire lire

La Lecture utile

Abou Ba - bibliothécaire à Nioro du Rip. Ce que je voudrais proposer à ceux qui sont là c’est d’essayer de parler avec les élèves qui viennent adhérer. Si, dans une classe, il y a seulement une fille ou un garçon qui vient à la bibliothèque pour lire un roman. Après avoir lu ce roman, s’il y a des choses qui l’ont intéressé il cherchera à convaincre ses camarades de venir à la bibliothèque et de lire à leur tour ce roman. Le gérant de la bibliothèque peut aussi lui proposer d’en faire un exposé à la bibliothèque. Par exemple avec le roman « une si longue lettre » de Mariama Ba, il pourra faire un exposé sur la trahison dans le mariage. Si ses camarades viennent assister à cet exposé, ça va les influencer pour qu’ils viennent à leur tour faire un exposé, comme par exemple avec le livre « le soleil des indépendances ». ça va attirer de nouveaux élèves à la bibliothèque qui viendront adhérer et auront peut-être le courage de se lancer aussi dans un exposé. Il faut influencer les gens petit à petit. Parce que si on laisse les romans dans les bibliothèques sans rien en faire, ça sera des aliments pour les fourmis. Les gens ne pourront pas connaître l’importance de ses œuvres-là mais ce seront les fourmis qui en bénéficieront.

La lecture plaisir

Babacar Ly. Les élèves ont tendance à ne s’occuper que de la lecture utile. C’est-à-dire qu’ils ne demandent que les œuvres au programme ou parfois des informations pour un exposé. Il revient au bibliothécaire de développer des stratégies pour intéresser les enfants et les pousser à la lecture. Par exemple quand ils viennent demander une œuvre au programme je leur dis : "prenez l’œuvre, elle est là", mais je leur propose de jeter un coup d’œil ailleurs, sur d’autres rayonnages.

L’animation sous forme d’exposés

J’avais constaté que quand un professeur fait un exposé à la bibliothèque, les élèves ne sont pas très à l’aise pour s’épanouir car on est dans la relation professeur élève. Une année, autour du livre "la préférence nationale" de Fatou Diome, j’ai contacté des élèves et leur ai dis "c’est vous-même qui allez présenter cet exposé à partir de l’œuvre de Fatou Diome devant vos camarades". Ils ont fait l’exposé et, cette année-là, c’est dans cette œuvre qu’a été tiré le texte pour l’épreuve de commentaire de texte du baccalauréat. Et ça n’est pas une œuvre au programme. À partir de là les élèves ont compris que ce n’est pas seulement les œuvres au programme qu’on doit lire.

Sur les questions d’ordre social, je vais prendre l’exemple du roman sentimental de la collection Adoras intitulé « les sentences de l’amour ». Dans ce livre, on y parle de question de caste qui sont des questions d’ordre général dans nos sociétés. Mais cette question est un peu taboue dans notre communauté. On ne peut pas en parler. Mais avec les exposés, ce sont des moments d’échange qui permettent d’en parler quand même. Il faut aller au-delà du texte et montrer l’utilité de cette lecture, que c’est la vie qui est là, celle que nous vivons, nous tous.

Les débats

Parfois il y avait des débats très houleux à la bibliothèque et ces débats-là préparent les jeunes à intégrer ultérieurement la relation sociale et se former.

Mais je constate que la veille des examens ou des contrôles de lecture, les élèves sont beaucoup plus présents à la bibliothèque. Dès la rentrée on me demande : "mais est-ce qu’il y aura une animation sur la philosophie la veille des examens". Laisser passer une année sans organiser cette rencontre-là, n’est pas pensable. Elle est mentionnée obligatoirement dans notre agenda. Mais mon collègue a fait aussi des exposés avec ses camarades pour montrer que l’animation quelque part, c’est une stratégie.

La programmation annuelle des activités de la bibliothèque

Toutes nos animations sont calées dans un programme annuel.
Pour la programmation, il ne faut pas avoir peur. L’an passé, nous avions prévu une animation, mais la journée était très très pluvieuse, l’électricité était coupée, nous avions très peur, est-ce que nous allons réussir ? Et malgré tout, ça a marché.
Comme nous avons la chance d’être dans un grand bâtiment avec une salle polyvalente en bas, pour organiser une animation, il faut juste louer des chaises et des tables supplémentaires et prévoir de l’eau pour les rafraîchissements. Comme l’accès à l’animation est gratuit, les participants devront se contenter de ce qu’on leur offre.

On axe l’activité sur le contenu c’est-à-dire sur l’intervenant et ce qu’il va présenter au public et pas sur les moyens. Pour cette raison, nous n’avons pas besoin de beaucoup de moyens. Parfois on demande des contributions aux membres de notre association. Celui-ci, donne de l’eau, celui-là des chaises supplémentaires. Et on ne manque pas de faire la compilation des participations reçues avec tout le détail pour montrer ce que nous avons utilisé. Quand il y a argent dans une organisation, ça peut vite dériver. Les gens vont regarder les sous au détriment du contenu. C’est pourquoi, nous rendons des comptes en montrant exactement ce que nous avons utilisé.

Et d’autres stratégies

Des stratégies, ça ne manque pas. A une époque j’avais constaté que les élèves ne venaient pas. J’ai lancé le slogan : la bibliothèque à l’école. On prenait beaucoup de livres dans des caisses pour les amener à l’école et les présenter. Les élèves étaient étonnés et demandaient : "Mais cette bibliothèque, ça existe ici ?, depuis quand ?" On les convie alors à venir nous rendre visite à la bibliothèque.

S’organiser entre bibliothèques du secteur de Kaolack

Moi j’adhère aussi à cette idée. Les communications que Lire en Afrique a partagée via Facebook sur les bibliothèques du Sine Saloum, de Dakar, de Casamance étaient intéressantes.
Si nous nous constituons en groupe, je crois qu’il ne faudra pas viser les modes d’organisations classiques. On peut trouver entre nous quelqu’un qui sera un coordinateur des activités. Parce que nous tous, en dehors de la gestion des bibliothèques, nous avons aussi d’autres responsabilités. Si on s’engage dans une association qui va demander des moyens, ça va fausser l’esprit, ça peut biaiser et fausser le départ.
On peut trouver par exemple coordinateur entre nous qui va coordonner les activités. On peut même organiser des comités de crise quand une bibliothèque rencontre des difficultés. On peut manifester notre solidarité, aller voir des élus locaux, faire de la sensibilisation auprès de la population. Une bibliothèque qui est en latence, qui n’est pas tellement développée, qui n’a pas beaucoup de fréquentation, on peut peut-être aller un jour pour organiser une journée porte ouverte, inviter la communauté, la population avec un peu d’animation pour les sensibiliser. Je crois que ça va montrer plus de visibilité sur les activités que nous allons entreprendre.
Quand nous sommes partis voir Kebé à Keur Madiabel, il y a eu des échanges très pertinents. Nous avons accumulé beaucoup de connaissances. Parfois nous sommes aussi passés voir la bibliothèque de Ndoffane mais c’est vrai qu’il y a un certain temps que nous n’y sommes pas allés. Chaque bibliothèque peut peut-être, prendre une date et nous verrons en fonction de nos moyens comment faire le déplacement.,


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