Les autorités et les bibliothèques, des rapports parfois difficiles (cas de la bibliothèque de Djilor Saloum)

samedi 15 février 2020
par  LEA
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Cheikh Waly Ndao est bibliothécaire à la bibliothèque Lire en Afrique de Djilor Saloum. Sa bibliothèque a subi bien des vicissitudes depuis sa création. Néanmoins, il la fait vivre avec beaucoup de passion qu’il nous fait partager lors du séminaire Lire en Afrique du 17 février 2019 à Kaolack.

Histoire de la bibliothèque de Djilor Saloum

Précision donnée par Lire en Afrique sur l’histoire de la bibliothèque de Djilor.

À Djilor le projet de bibliothèque a été mené par Lire en Afrique avec la société civile, représentée par Farba Diouf, et non avec les autorités locales.

Farba Diouf, notre interlocuteur, avait obtenu du maire de l’époque la mise à disposition de l’ancienne mairie désaffectée pour y installer la bibliothèque. Même si la mairie attribue un local pour y installer la bibliothèque gérée par une équipe de bénévole, ça n’en fait pas une bibliothèque municipale. C’est tout à fait normal qu’une mairie mette à disposition des locaux. Mais la gestion de la bibliothèque reste communautaire. Prenons l’exemple de Keur Madiabel : le local est mis à disposition par la mairie, une équipe de jeunes bénévoles s’implique dans la gestion, et, selon la charte, les livres sont remis à l’équipe de gestion mais ils continuent d’appartenir à Lire en Afrique.

La mairie, qui lui avait donné le local, a été suspendue par la délégation spéciale qui a repris le local et expulsé la bibliothèque.
Farba Diouf a cherché à récupérer les locaux, mais ça n’a pas été possible, aussi n’a-t-il pas eu d’autre choix que d’emmener les livres et les étagères chez lui, nous a-t-il dit. À un moment donné, cette solution temporaire n’était plus possible, les livres ne pouvaient plus rester chez lui. Des discussions ont été engagées avec ce nouveau maire. Un accord est intervenu pour que Farba Diouf puisse laisser les livres et les étagères dans une pièce dans la mairie. Nous n’étions pas étonnées puisque dans ces mairies, construites toutes selon le même plan, il y a quatre pièces et dans plusieurs villages, l’une de ces pièces a été attribuée à la bibliothèque lors de la mise en place du projet de bibliothèque dans la localité. Lire en Afrique a toujours appuyé Farba Diouf dans ses démarches

Lire en Afrique est intervenue auprès du maire pour tenter, en vain, de régler ce problème d’hébergement de la bibliothèque
Nous avons pris rendez-vous avec Lansana Sano, le maire, à la mairie de Djilor pour traiter de cette question du logement de la bibliothèque. le maire était en retard au rendez-vous. Nous lui avons téléphoné, il était sur la route, en fait, il n’avait pas encore passé le bac de Foundiougne .Nous sommes parties à sa rencontre, traversé avec le bac et l’avons retrouvé très loin dans la file. On a discuté avec lui dans la file d’attente du bac et avons conclu un accord : la bibliothèque serait hébergée dans une salle de la mairie. Mais cette décision n’a jamais été suivie d’effet malgré nos multiples relances.

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La fermeture de la bibliothèque de Djilor par la maire a choqué les populations

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Cheikh Waly Ndao. Quand la bibliothèque de Djilor Saloum a été expulsée de son local par le maire, moi je n’ai rien compris. J’ai entendu la clameur mais je ne savais pas ce qui se passait à Djilor, quand il y a eu changement de municipalité. Je suis de Djilor et j’ai suivi toutes les étapes de cette histoire, mais personne ne précisait ce qui se passait. Certains disaient que c’était le problème de la bibliothèque, d’autres disaient que c’était l’ancien maire qui posait problème. Pour moi, c’est le nouveau maire qui n’a pas compris ce que c’est que la bibliothèque. La bibliothèque, même si elle a été démarchée par la précédente municipalité, par l’autre camp, elle est utile à l’ensemble de la population. Par conséquent, le maire qui, en tant qu’élu, doit aspirer à l’épanouissement de sa communauté, devrait tout faire pour que cette bibliothèque subsiste, mais pas la fermer.

À cette époque j’étais un simple lecteur. Je ne pouvais pas imaginer que la bibliothèque ferme pour des velléités personnelles, des gamineries.
Je n’ai pas lâché. J’ai proposé à Farba, le gestionnaire de la bibliothèque de l’époque, qu’on amène la bibliothèque à l’école primaire où il y avait des locaux disponibles. Mais beaucoup de livres avaient disparu dans ce laps de temps où la bibliothèque a été fermée. C’est catastrophique. Quand, dans le village, je tombe sur un livre qui a le cachet Lire en Afrique, je le reprends et l’emmène à la bibliothèque. Ça n’est pas bien de donner la bibliothèque à une mairie. Je pense que ce n’est pas une bonne solution. Les organisations de la société civile, les organisations communautaires de base, devraient être promoteurs des bibliothèques. Il y a des associations, par exemple d’enseignants, il y a des associations culturelles qui peuvent prendre ça en charge. . Les gens pensent que celui qui a fait en sorte que la bibliothèque vienne en fait sa propriété personnelle.

La bibliothèque continue à fonctionner, hébergée dans une école primaire

Cheikh Waly Ndao. Notre bibliothèque Lire en Afrique est logée dans une école primaire. Nous avons près de 200 adhérents qui sont des adhérents de l’école primaire, c’est-à-dire presque la totalité de l’école. À chaque fois qu’une personne s’inscrit, je donne un bic. Cette une stratégie. Ça les attire et après ils sont accrochés. Chez nous, même les élèves du lycée viennent à la bibliothèque, même si elle est située dans une école primaire, parce que notre bibliothèque n’est pas un magasin de livre. La bibliothèque c’est tout un art, un art qui consiste à faire aimer la lecture. Le cadre joue beaucoup. Dans les bibliothèques scolaires, il n’y a pas assez de livres. Parce que le capital de livres que j’ai avec Lire en Afrique, le lycée n’en dispose pas donc les élèves du lycée viennent à la bibliothèque pour s’approvisionner en bons livres.

Associer lecteurs et lectrices à la gestion de la bibliothèque est une idée à intégrer

À Djilor, certes les enfants fréquentent la bibliothèque mais je ne les ai jamais associés à la gestion. C’est moi qui fais tout par volonté, par amour.
J’ai compris, avec notre discussion lors de ce séminaire, qu’associer les lecteurs à la gestion est une expérience qu’il faut partager.
Je pense que c’est extrêmement pertinent. Ça m’a vraiment touché d’entendre les témoignages de mes collègues bibliothécaires de Keur Madiabel, Nioro et Kahone, parce que je n’ai jamais eu cette idée. J’ai réussi à attirer les enfants vers la bibliothèque mais je ne les ai pas associés. C’est moi le bibliothécaire, c’est moi le policier. Avec cette solution, je peux me démettre de cette fonction de policier. C’est eux qui vont gérer leur propre bien. Ça vraiment, c’est extraordinaire.

L‘animation en bibliothèque est indispensable pour attirer le public

Cheikh Waly Ndao. Non seulement il faut développer la bibliothèque mais il faut aussi l’animer. Moi par exemple, la première année, pour mieux intéresser les élèves j’ai organisé une conférence philosophique avec le professeur Songhé Diouf, chroniqueur à la TFM. Sa conférence a attiré énormément de monde à la bibliothèque. Je pense que cette animation est essentielle pour la survie de la bibliothèque et son développement.

Comme j’aide souvent les enfants à préparer des exposés, je vois qu’ils ne lisent pas les œuvres au programme. Donc quand ils arrivent à lire une œuvre au programme, c’est déjà bien. Peu d’élèves lisent intégralement des œuvres au programme. Et vous est-ce que vous, en tant que bibliothécaires, vous avez lu tous les livres du programme scolaire ? Vous qui êtes bibliothécaires c’est normal. C’est un minimum. Je leur explique que le professeur donne un exposé sur une œuvre pour pousser à lire l’œuvre. Moi en tout cas, quand j’étais élève, j’ai lu toutes les œuvres au programme. Le commentaire de texte, c’est une lecture à partir d’autres lectures. On vous demande d’expliquer le texte à partir de tous les autres livres que vous avez lus sur le même thème. Dans le commentaire de texte tu intègres d’autres idées qui viennent d’autres livres qui vont dans le même sens. Plus on lit et plus on est capable de faire des commentaires. C’est essentiel, il faut lire les œuvres programme.

L’animation est fondamentale. Une bibliothèque doit être animée. Il ne s’agit pas seulement de lire, mais il faut des activités à côté de la lecture. Il faut des conférences, même du théâtre, d’autres activités qui ont comme seul but d’attirer les enfants vers la bibliothèque. Tout ça peut être mis en jeu.

Je le fais depuis deux ans. Parfois, je tape les amis, les bonnes volontés. Par exemple quand j’ai fait venir un professeur de Dakar, c’est moi qui ai réglé le transport. C’est normal, c‘est moi qui ai besoin de lui. En tout et pour tout, j’ai débloqué 100 000 FCFA.J’ai des partenaires au niveau de la communauté qui m’ont aidé. Mais peut-être que ce n’est pas le cas partout. Certains ont des idées d’activités mais peut-être que, par défaut de moyens, ils ne pourront pas les mener à bien. Il faut réfléchir maintenant, au niveau des structures, à comment faire pour appuyer les animations.

Mais surtout il faut le faire de façon autonome. Au Sénégal il faut qu’on apprenne à aller par nous-mêmes. À part des amis qui croient en ce que je crois, je n’ai jamais tendu la main parce que je pense que le développement est une question de mentalité. Nous ne pouvons pas toujours dépendre d’un autre pour y arriver. C’est extrêmement important. Même au niveau des enfants il faut qu’on puisse leur inculquer cette façon de penser. Parce qu’il y a une certaine culture de mendiants. Peut-être que ce sont nos politiques qui nous l’inculquent.

Les autorités n’ont pas encore intégré la question des bibliothèques qui relève pourtant de la responsabilité des municipalités depuis la loi de décentralisation, au titre de la culture

Cheikh Waly Ndao. La lecture est à cheval entre l’éducation et la culture. Ces deux compétences sont maintenant transférées aux collectivités locales, donc au maire. Il s’agit de savoir sur quels leviers agir. Il y a le conseil départemental, il y a le conseil municipal qui doivent tous vraiment contribuer. Mais le problème, c’est que les fonds de dotation dont on parle pour l’éducation existent mais sont dérisoires. Par exemple une mairie vote un budget, alloue des fonds de dotation, mais aucun élève ne recevra ni un cahier, ni un bic. Les cahiers ne sont pas suffisants, ni les bics, ni autre chose. Donc, même déjà, là où ils mettent la main, c’est insuffisant. Mais il faut que les communautés elles-mêmes, les amoureux d’une chose puissent contribuer. Je crois plus à ça qu’à autre chose. C’est comme ça que j’ai fonctionné depuis le début jusqu’à maintenant.

Ce que je voulais dire c’est qu’il y a un écart entre les textes et ce qu’on fait des textes. Il faut que les gens le comprennent. En principe, le conseil délibère, le maire exécute. Mais souvent, le conseil délibère selon la volonté du maire, c’est comme à l’Assemblée nationale. L’Assemblée nationale est censée contrôler le président de la république. Mais en réalité, est-ce que c’est ça qui se passe ? C’est l’idéal mais ça n’est pas la réalité. C’est exactement l’opposé.

On a décentralisé les services mais on n’a pas décentralisé les moyens.
Créer un cadre d’échange pour les bibliothèques du secteur de Kaolack comme le propose ici Keur Madiabel. Je pense que c’est une proposition pertinente de nous mettre en réseau pour pouvoir partager et surtout d’utiliser les technologies de l’information pour créer un groupe WhatsApp ou un groupe Facebook et pouvoir ainsi communiquer nos expériences. Mais je pense surtout aussi à organiser des voyages d’échange. Moi en tout cas avec l’équipe que je propose de former pour la gestion, nous ferons tout pour aller à Keur Madiabel et voir comment ils gèrent leur bibliothèque.


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