Paul Ndiaye, 15 ans comme bibliothècaire
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Paul Ndiaye, professeur d’anglais au collège de la Petite Côte (Joal- Sénégal) a été le responsable de la bibliothèque Lire en Afrique de ce collège.
Ce collège héberge depuis 2005, les réserves en livres et la salle de préparation des dotations Lire en Afrique. En contrepartie, la bibliothèque a bénéficié régulièrement des collections de livres fournies par Lire en Afrique.
Paul Ndiaye, dans cet entretien avec la chercheuse japonaise Haruse Murata en présence de Éliane, Marie Josèphe tire le bilan de cette expérience exceptionnelle. Son récit est au passé car son activité de bibliothécaire s’est arrêtée avec son départ en retraite en 2019
Présentation de Paul Ndiaye et de son parcours professionnel
Paul Ndiaye se présente comme un professeur devenu bibliothécaire, désormais à la retraite. Il explique avoir commencé à gérer la bibliothèque du collège de la Petite Côte de Joal dès son installation en 2005 et l’avoir dirigée jusqu’en 2019, ce qui représente environ quatorze années d’expérience. À l’origine, le directeur de l’établissement avait confié la responsabilité de la bibliothèque à deux professeurs d’anglais. Rapidement, Paul est resté seul à assumer cette mission.
Paul a su faire preuve d’innovation et d’idées originales dans l’organisation et la gestion de la bibliothèque, au point que son modèle a été cité en exemple pour d’autres collèges.
En tant qu’enseignant, il considérait la bibliothèque comme un outil indispensable. Selon lui, les cours dispensés par les professeurs ne suffisaient pas ; les élèves ont besoin de livres pour approfondir et compléter leurs connaissances. L’installation de la bibliothèque a donc été vécue comme une très bonne nouvelle, presque comme une bénédiction.
Éliane évoque également que le dépôt central des livres de l ’association Lire en Afrique étant situé dans ce collège, facilitait le renforcement en livres de la bibliothèque du collège et, par là, la richesse de son fonds et son attrait pour les élèves.
Issu de la première famille « intellectuelle » de son village, il a été fortement influencé par ses grands frères qui possédaient des livres. Il ne s’agissait pas de manuels scolaires, mais de récits d’aventure et de bandes dessinées, comme Spirou, qui ont très tôt nourri son goût pour la lecture.
Plus tard, durant sa scolarité au lycée, il continuait à acheter et à lire des bandes dessinées et des livres, notamment lorsqu’il étudiait à Fatick. Cette relation ancienne et personnelle au livre explique en partie son investissement ultérieur dans la bibliothèque scolaire.
Les débuts matériels de la bibliothèque du collège
Éliane se souvient que lorsque la bibliothèque a été mise en place au collège de la Petite Côte, un local dédié était déjà en place, équipé d’étagères basses vides. Elle avaient initialement servi ou étaient destinées à accueillir des manuels scolaires. Le point de départ de la bibliothèque, telle qu’elle existe, a été l’ installation du fonds documentaire de 3000 livres jeunesse alloué par Lire en Afrique
Parcours antérieur et désignation comme responsable
Avant d’arriver au collège de la Petite Côte, j’avais déjà enseigné ailleurs, notamment à Ngasobil, où se trouvait une bibliothèque. J’y étais professeur d’anglais et j’ai enseigné pendant plusieurs années, avant d’être nommé au collège au collège catholique de la Petite Côte à Joal.
J’ai été désigné comme responsable de la bibliothèque avec un autre professeur d’anglais. Mon collègue, originaire de Ndiaganiao, faisait partie de la même génération professionnelle, ce qui a facilité notre coopération pour cette mission, même si je suis finalement resté le seul à l’assumer.
Notre désignation comme responsables de la bibliothèque est principalement due à l’appréciation du directeur de l’époque, le frère Albert, qui nous considérait comme plus compétents et dégourdis que les autres enseignants. Il nous considérait comme sérieux et en capacité de mener à bien un projet novateur pour l’établissement.
Motivation et formation initiale
Ma motivation à m’impliquer dans la bibliothèque a été renforcée par le stage de formation à Ngasobil, organisé par Lire en Afrique. Ce stage m’a permis de comprendre la gestion d’une bibliothèque et de me familiariser avec les différents types de livres, comme les romans, les documentaires ou les albums. J’y ai acquis les outils nécessaires pour classer les ouvrages de manière efficace et structurée, une compétence que je n’avais pas auparavant.
Avant le stage, même si des livres étaient présents, ils n’avaient pas été organisés ni pleinement exploités. La formation a donc joué un rôle central dans ma capacité à rendre la bibliothèque fonctionnelle et utile pour les élèves et les enseignants.
Les livres fournis par Lire en Afrique m’ont enthousiasmé pour leur contenu varié. Ces livres traitaient de différents sujets et comprenaient du matériel pédagogique utile tant pour les enseignants que pour les élèves. La bibliothèque a permis de pallier le manque d’outils pédagogiques dans l’établissement et d’améliorer la qualité de l’enseignement. Les élèves actuels consultent surtout leur portable, mais certains mots ou concepts leur échappent, la valeur durable d’un fonds documentaire bien organisé est incontournable.
Impact de la bibliothèque sur les résultats scolaires
L’effet positif et tangible de la bibliothèque sur les résultats des élèves est là. Depuis sa mise en place, une progression régulière a été observée dans les performances scolaires. Le taux de réussite aux examens a atteint une année 100 %, ce qui est exceptionnel comparé aux 40 % des premières années. Ces améliorations sont dues à l’accès régulier à la bibliothèque et à l’encouragement des élèves à fréquenter cet espace de lecture. Les élèves les plus assidus à la bibliothèque étaient souvent les meilleurs de l’établissement, ce qui démontre l’impact direct de l’accès aux livres sur la réussite scolaire.
Stratégies de promotion de la lecture
Pour encourager la lecture, il fallait inventer différentes stratégies. Les élèves se partageaient des séries comme Grand Galop ou Tom Tom et Nana, ainsi que des romans sentimentaux comme ceux de la collection Adora, favorisant ainsi la circulation des ouvrages et la découverte collective. Pour structurer l’utilisation de la bibliothèque, une heure hebdomadaire était dédiée à chaque classe. Pendant cette heure, les élèves lisaient sur place, puis faisaient un résumé du livre lu, permettant ainsi à tous de bénéficier de la lecture, même sans avoir lu le livre eux-mêmes.
Cette méthode avait un double effet : elle favorisait la compréhension et la discussion autour des ouvrages, et créait un rituel régulier de lecture qui a renforcé l’habitude et l’intérêt des élèves pour les livres en intégrant la lecture dans leur quotidien scolaire.
La mise en place de l’heure de bibliothèque
La décision d’instaurer une heure de bibliothèque pour chaque classe a été motivée par la nécessité de renforcer le travail des élèves et d’améliorer leur niveau académique.
Éliane rappelle que l’idée a été proposée par le directeur de l’époque, le frère Albert, afin de permettre à chaque classe de disposer d’un créneau horaire dédié à la lecture et à l’utilisation de la bibliothèque. Cela a permis de structurer l’accès aux livres et d’éviter que certains élèves se contentent d’emprunter un livre et le rendre sans le lire.
L’heure de bibliothèque avait initialement été instaurée pour toutes les classes dans le cadre du travail sur la lecture et l’expression écrite en classe. Toutefois, durant les dernières années de sa présence au collège, cette organisation n’a été maintenue que pour les petites classes. Ce choix est né d’un constat : les élèves de troisième avaient une lecture très ciblée, centrée presque exclusivement sur les œuvres inscrites au programme scolaire, comme "Une si longue lettre" ou "Vol de nuit". Leur intérêt pour la lecture libre diminuait, contrairement à celui des élèves des classes inférieures, plus attirés par les récits d’aventure et les lectures de plaisir.
Pour faire naître le goût de lire, il fallait confronter les élèves aux livres en les obligeant à rester à la bibliothèque pendant l’heure prévue. Même s’ils s’ennuyaient au début, ils finissaient par feuilleter les ouvrages, regarder les images, en particulier des documentaire scientifiques, puis, progressivement, par réellement lire. Cette contrainte douce a permis de transformer des non-lecteurs en lecteurs occasionnels, puis parfois en lecteurs assidus et même en véritables « gros lecteurs ». Certains ont lu presque tous les livres adaptés à leur âge, disponibles à la bibliothèque comme ces quatre ou cinq élèves exceptionnels, dont l’un lisait en moyenne un livre tous les deux jours. Leur demander de résumer les ouvrages m’a permis de constater qu’ils comprenaient parfaitement ce qu’ils lisaient.
Parcours d’anciens élèves lecteurs
L’un de ces grands lecteurs occupe aujourd’hui un poste important dans les hautes sphères de l’État. Cette réussite illustre l’impact durable de la lecture.
Éliane appuie son propos en soulignant qu’il y a toujours eu des lecteurs exceptionnels dans toutes les bibliothèques Lire en Afrique. Les bibliothèques n’étant en général ouvertes que quelques jours par semaine, certains lecteurs empruntaient 2 livres à chaque séance et revenaient systématiquement après avoir tout lu. Elle insiste sur le fait que ces grands lecteurs ne sont pas issus d’un milieu particulier ; c’est avant tout l’amour de la lecture qui les motive. Selon elle, malgré la concurrence du sport, d’Internet ou d’autres distractions, si l’on met à disposition des enfants des livres intéressants et que l’on leur laisse une certaine liberté de choix, il y aura toujours des lecteurs passionnés.
Le rôle central des livres attractifs
Le succès de la bibliothèque reposait largement sur la qualité et l’attractivité des ouvrages proposés. Les séries comme Grand Galop, les bandes dessinées, les albums illustrés et d’autres collections très appréciées étaient constamment empruntées. Les livres circulaient beaucoup, parfois au point de disparaître temporairement des étagères, mais ils finissaient toujours par revenir.
Des moments de discussion autour des livres avaient lieu pendant les heures de bibliothèque ou en classe. Les élèves étaient invités à présenter oralement un livre qu’ils avaient lu, afin que les autres puissent en connaître le contenu.
Soutien aux élèves
Ma relation éducative était fondée sur le respect. Étant leur enseignant, ils devaient me respecter, non pas parce que supérieur, mais parce que plus plus âgé et responsable. Je me concevais avant tout comme un être humain, et non comme une autorité distante.
J’ai souvent donné des conseils aux élèves, ce qui m’a parfois valu des reproches de la direction. J’ai été critiqué pour avoir soutenu un élève en conflit avec le directeur. L’élève, se sentant brimé, était venu se confier à moi. J’avais alors tenté de jouer le rôle de médiateur, estimant que rabaisser ou humilier un élève pouvait avoir des conséquences durables, tant sur le plan scolaire que personnel.
En effet, je me souviendrai toujours d’une expérience plus ancienne. Lors d’un stage dans une école publique, j’avais giflé un élève perturbateur de 14 ans. Cet acte l’avait profondément marqué, car l’élève n’était jamais revenu en classe par la suite. Depuis, j’ai définitivement renoncé à toute forme de violence et toujours veillé à ne jamais humilier un élève devant ses camarades.
À partir de cette prise de conscience, j’ai cherché à protéger la sensibilité des élèves et à éviter qu’ils ne décrochent. C’est pour cette raison que beaucoup venaient spontanément se confier à moi lorsqu’ils avaient des problèmes. Cette approche fonctionnait bien avec certains responsables, comme frère Nicolas, qui avait compris l’importance de cette posture. En revanche, d’autres directeurs plus autoritaires, instauraient un climat quasi militaire marqué par des sanctions humiliantes telles que l’exclusion temporaire ou la tonte forcée des élèves. Ces pratiques brutales nuisent gravement aux enfants et à l’esprit éducatif et sont à l’opposé de la philosophie que j’ai toujours défendue au sein du collège.
Gestion des élèves et responsabilisation
Dans l’organisation du travail à la bibliothèque, chaque classe avait deux élèves responsables, choisis parmi les meilleurs lecteurs. Ils avaient pour rôle de ranger les livres après l’heure de lecture, de superviser les emprunts et de tenir les registres. Formés à classer correctement les ouvrages, cette responsabilité était pour eux une véritable récompense, un honneur, renforçant leur engagement et leur sentiment d’appropriation de la bibliothèque.
Implication des enseignants et climat scolaire
Éliane souligne que très peu d’enseignants venaient emprunter des livres ou s’intéresser à la bibliothèque. À l’exception de quelques personnes, comme le professeur de sport Frère Léo et le directeur Frère Albert grand passionné de sciences, les enseignants restaient généralement dans la salle des professeurs et ne s’intéressaient pas à la bibliothèque.
Goûts de lecture et pratiques des élèves
Les jeunes du collège de la Petite Côte appréciaient tout particulièrement les collections "J’aime lire" ainsi que les documentaires. Ces derniers étaient souvent choisis pour compléter les informations données par les enseignants et attiraient les élèves grâce à leurs nombreuses illustrations. Il était fréquent de voir deux ou trois élèves se rassembler pour observer et commenter ensemble des images de volcans ou d’expériences scientifiques, favorisant ainsi l’apprentissage interactif et le partage.
Créativité et expression écrite des élèves
Certains élèves étaient passionnés par l’écriture et produisaient poèmes et récits. Parmi eux, Isaac et un autre élève entretenaient régulièrement des échanges avec mon fils. Ces jeunes poètes et écrivains s’inspiraient d’exemples littéraires variés, notamment de la prose française et de la recherche de rimes, ce qui stimulait leur créativité. L’intérêt pour certains ouvrages « adolescents » reflétait également la tranche d’âge des lecteurs et leur curiosité pour des thématiques proches de leurs interrogations, comme la vie de couple ou les histoires émancipatrices comme celles de la collection ADORA, publiée par NEI (Nouvelles Éditions Ivoiriennes)
Éliane précise que, dans cette collection, les récits se déroulaient souvent en Côte d’Ivoire, dans des milieux aisés, et mettaient en scène de jeunes femmes indépendantes et de jeunes hommes riches, confrontés à de petites adversités amoureuses ou sociales. Ces histoires permettaient aux élèves de s’identifier aux personnages tout en s’émancipant par la lecture. Ce type de romans sentimentaux était lus autant par les filles que par les garçons et suscitait un engouement similaire chez tous.
Importance du français dans la réussite scolaire
La maîtrise du français est indispensable pour la réussite scolaire. Ma fille, par exemple excellait en français. La lecture intensive et régulière était essentielle pour comprendre les cours, y compris les mathématiques, pour développer les compétences nécessaires pour réussir dans toutes les disciplines.
Les enseignants étaient globalement indifférents à l’activité de la bibliothèque, considérant que sa gestion m’incombait et qu’elle ne constituait pas un élément déterminant de l’enseignement. Malgré cette indifférence, les résultats scolaires des élèves s’étaient nettement améliorés avec l’installation de la bibliothèque, les élèves du collège figurant régulièrement parmi les meilleurs lors des examens et au lycée. La bibliothèque a également contribué à attirer davantage d’élèves, renforçant ainsi l’attrait et la réputation du collège.
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Accès aux manuels scolaires et organisation des cours
En ce qui concerne l’accès aux manuels scolaires, les parents étaient responsables de l’achat des manuels obligatoires en français et en anglais pour leurs enfants. Pour les mathématiques, les sciences et l’histoire, il n’existait pas de manuels pour les élèves ; les professeurs utilisaient leurs propres exemplaires ou distribuaient des copies et des fascicules qu’ils avaient réalisés eux-mêmes. En anglais, des programmes sénégalais tels que "Go for English", produits par des éditeurs comme EDICEF ou les éditions de Saint-Paul, étaient utilisés. Les manuels changeaient régulièrement, tous les deux ou trois ans. Dans les écoles privées catholiques, chaque élève possédait son manuel, ce qui n’était pas le cas dans l’enseignement public, où un manuel était partagé entre plusieurs élèves, lorsqu’il y en avait.
Impact de la bibliothèque sur sa relation avec les élèves
Mon rôle à la bibliothèque a renforcé ma proximité avec les élèves. Elle m’a permis de mieux comprendre leurs besoins et leurs problèmes, et de créer un climat de confiance dans lequel les élèves pouvaient se confier. Cette relation étroite m’a permis de leur offrir un encadrement plus personnalisé que dans le cadre d’un cours classique, où le professeur se contente d’enseigner et de se retirer. La bibliothèque a développé ma sociabilité et mon engagement auprès des élèves, me permettant de nouer des liens uniques et précieux.
Vie collective et échanges lors des séminaires Lire en Afrique
Les séminaires de formation des bibliothécaires organisé par Lire en Afrique m’ont permis d’élargir mon horizon et d’échanger avec des personnes issues de milieux, de religions et d’ethnies variés. Seul bibliothécaire catholique participant à ces séminaires, j’ai apprécié la richesse des échanges interculturels comme lors du séminaire décentralisé à Kaolack, dans la région du Sine Saloum, où j’ai pu échanger avec des enseignants et des participants issus de zones rurales. Réunis pour notre engagement commun pour les bibliothèques, j’ai apprécié la cohabitation harmonieuse et la compréhension entre les membres de différentes communautés, lors des activités de formation et de rencontre qui y étaient associées. J’ai noté les distinctions culturelles visibles dans les vêtements et les pratiques religieuses entre catholiques et musulmans, et entre les ethnies, sérères et non sérères.
Ces moments étaient propices aux échanges, aux discussions sur la gestion des bibliothèques, ainsi qu’aux interactions informelles lors des repas et des soirées. Les séminaires résidentiels favorisaient le partage d’expériences et d’idées dans un cadre convivial où chacun pouvait intervenir activement. Les plaisanteries et les échanges légers permettaient de renforcer les liens tout en respectant certaines limites, notamment en évitant les discussions sur la religion, sujet jugé sensible et potentiellement conflictuel.
Selon moi, la bibliothèque rend les gens plus sociables, plus humains et plus heureux, en créant des liens solides avec les lecteurs et lectrices. Évoquer cette époque me rend nostalgique.
