Alioune Cisse, nostalgique de la bibliothèque
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Haruse Murata, chercheuse japonaise, spécialiste de la littérature jeunesse d’ Afrique francophone, s’intéresse à l’édition et à la lecture sur le continent africain. Son objectif cette année est d’étudier l’impact des bibliothèques créées par l’association Lire en Afrique sur les lecteurs et lectrices de ces ouvrages.
Pour alimenter sa réflexion Lire en Afrique, a organisé une série d’entretiens avec les bibliothécaires les plus impliqués de son réseau. Parmi ceux-ci, Alioune Cissé, qui a géré pendant longtemps, la bibliothèque Lire en Afrique du collège de Dioffior.
Alioune, répond ici à la chercheuse et s’exprime au passé, puisqu’il est maintenant retraité.
Présentation
L’entretien commence avec Alioune Cissé, ancien bibliothécaire au collège de Dioffior. La bibliothèque de cet établissement a été créée en 2004 grâce à l apport en livres de l’association Lire en Afrique. Eliane et Marie Josèphe précisent que, contrairement à d’autres, la bibliothèque de Dioffior était située dans un collège public (CEM) et n’était donc pas une bibliothèque communautaire, ce qui rend l’expérience d’Alioune singulière. Fonctionnaire de l’Éducation nationale, il a été l’un des rares à s’être personnellement investi dans la gestion d’une bibliothèque scolaire — « un oiseau rare », comme on le dit avec admiration.
Alioune évoque avec émotion ses souvenirs de cette période et se rappelle notamment le moment où il apprenait à reconnaître les différentes collections de livres avec l’aide des élèves. Il mentionne notamment neuf lectrices assidues dont il est fier, précisant que toutes ont réussi dans la vie. Il parle aussi de ses enfants : quatre garçons et trois filles, tous aujourd’hui indépendants. Il se souvient de l’époque où il accueillait jusqu’à vingt enfants chez lui pendant leur scolarité, ceux de ses frères installés à Samba Dia, un village dépourvu de collège. Il raconte avec humour et tendresse comment il gérait la nourriture pour cette grande famille, évoquant les sacs de mil et le couscous quotidien. Malgré les difficultés, il exprime sa fierté : sa fille cadette a obtenu un master en comptabilité et gestion financière, deux de ses fils sont infirmiers et un autre travaille dans la logistique à Dakar.
La naissance d’une association d’enfants lecteurs et le « coin de lecture »
Pour organiser la gestion de la bibliothèque au départ, j’avais créé une petite association d’enfants lecteurs pour m’aider à ranger et classer les ouvrages. Ces enfants connaissaient si bien la bibliothèque qu’ils corrigeaient mes erreurs de classement : « Ce livre-là doit être là-bas. » Cette implication montre la fierté et la rigueur qu’ils avaient acquises grâce à la lecture.
En 2006, l’association Lire en Afrique m’avait apporté un tissu original imprimé du slogan de la campagne « Moi je lis », fabriqué à Rufisque. J’avais découpé ce tissu pour offrir deux mètres aux meilleures lectrice pour qu’elles puissent se confectionner des robes ou des chemises. Ce tissu symbolisait leur appartenance au projet et leur amour des livres. Les filles et les garçons qui portaient ce tissu n’étaient pas des bibliothécaires, mais des lecteurs passionnés. Le tissu était devenu un symbole fort d’engagement et d’appartenance à une communauté de lecteurs vivante et fière.
Chaque année, lors de la fête scolaire appelée FOSCO,j’organisais une grande exposition, baptisée « le coin de la lecture », où les livres étaient présentés sur une table dans la cour. Les élèves dans leur uniforme "Moi, je lis" présentaient les ouvrages aux visiteurs, y compris aux professeurs, pour les inciter à lire. Ce stand faisait partie intégrante de la fête, au même titre que la danse, la lutte ou la culture. Ce moment de partage rendait visible la vitalité de la bibliothèque et valorisait la lecture comme activité collective et festive.
Un bibliothécaire exemplaire et un travail rigoureux de suivi
Je tenais des rapports détaillés comprenant la liste des élèves (par tranches d’âge de 13 à 18 ans), les titres des livres lus, les genres (romans, albums, etc.) et le nombre total de lectures effectuées dans l’année. Je déterminais aussi la répartition entre filles et garçons parmi les abonnés Ces données me permettaient de bien évaluer la fréquentation et l’impact de la bibliothèque. Je savais précisément combien de livres avaient été lus chaque année — parfois jusqu’à trois mille ouvrages.
Je préparais des rapports annuels complets que je présentais à mes supérieurs. La bibliothèque comptait environ deux cents abonnés réguliers, preuve de l’intérêt constant des élèves pour la lecture. Cette méthode de suivi, à la fois quantitative et qualitative, traduisait ma volonté d’inscrire la bibliothèque dans une logique d’évaluation et d’amélioration continue.
Les anciennes lectrices et la passion pour la lecture
Malgré la généralisation d’Internet, la fréquentation des bibliothèques reste essentielle, même dans les pays développés comme la France. La lecture est et doit rester un pilier éducatif fondamental ainsi qu’un gage de réussite. J’en veux pour preuve la réussite de Aïcha et Sofia ou de ces neufs lectrices qui m’ont marqué. L’une est décédée au Canada, une autre vit en Côte d’Ivoire où elle exerce le métier de pharmacienne, et une autre encore à Dakar, où elle est bien établie professionnellement. Je me réjouis de leur réussite et j’ai appris avec plaisir qu’elles continuaient à se voir, ce qui témoigne de l’impact durable de la lecture et de la bibliothèque sur leur vie.
Anecdote sur les lectures marquantes
Un jour, j’avais demandé à ces élèves de citer le roman qui les avait le plus marqués. L’un d’eux avait choisi La Poupée, une œuvre éditée en Côte d’Ivoire, qui m’a profondément marqué, moi et mes élèves.
L’histoire met en scène une famille très pauvre dont l’enfant fabrique une poupée de fortune à partir de haillons enroulés autour d’un bâton. Un jour, l’enfant pauvre est chassé de la maison d’une famille aisée où il regardait la télévision, emportant sa poupée. Ironiquement, la fille du patron s’attache à cet objet modeste et souhaite l’obtenir à son tour. Les deux familles finissent par entrer en contact, la plus riche cherchant à récupérer la poupée.
Quelle que soit notre condition, nous possédons tous quelque chose qui peut intéresser les autres. L’histoire illustre également la naissance d’une amitié entre les enfants issus de milieux différents, ainsi que la reconnaissance mutuelle entre les familles. Selon moi, ce type de lecture ouvre les esprits et enseigne la dignité, la solidarité et l’humilité.
La transmission de la lecture à la nouvelle génération
Récemment j’ai inscrit mon petit fils à la bibliothèque. Il lisait un livre évoquant la « faim » et s’est arrêté, bloqué sur ce mot. Je lui en ai donné la signification. L’accompagnement et la transmission sont très importants dans l’apprentissage de la lecture. Intrigué, il a ensuite emprunté un autre ouvrage intitulé "Le Bâtisseur de cathédrale." Étant scolarisé dans une école catholique à Joal, il avait été attiré par le mot « cathédrale » qu’il voyait chaque jour sans le comprendre. Ce mécanisme de curiosité et de découverte que provoque la lecture me fascine. La lecture éveille l’esprit des enfants, stimule leur vocabulaire, leur imagination et leur envie de comprendre le monde.
Les stratégies pour inciter les élèves à lire
Pour attirer les enfants vers la bibliothèque, il fallait inventer différentes stratégies et les mettre en œuvre . En tant qu’enseignant dans un collège, je m’appuyais sur les lectures au programme pour éveiller la curiosité des élèves, par exemple "La Rue Cases-Nègres" pour les classes de cinquième, "Une si longue lettre" de Mariama Bâ pour les troisièmes et "Sous l’orage" de Seydou Badian pour les quatrièmes. Connaissant les livres imposés à chaque niveau, j’allais à la rencontre des élèves pour leur signaler la disponibilité de ces ouvrages dans la bibliothèque. Cette approche proactive, combinée à l’abondance d’exemplaires fournis par Lire en Afrique, me permettait d’assurer une lecture collective et de nourrir les discussions littéraires entre les jeunes.
Lire pour mieux guider les élèves
Pour moi, un bon bibliothécaire doit d’abord être un lecteur assidu. Je prenais soin de lire la plupart des ouvrages de la collection afin de pouvoir orienter les élèves en fonction de leurs goûts et de leurs besoins. Leur lecture me permettait d’en parler avec passion et de guider les enfants avec pertinence. Un bibliothécaire qui ne connaît pas le contenu des livres ne peut pas inciter les autres à lire. La médiation ne peut exister que si elle s’appuie sur une expérience vécue.
Je lisais aussi bien des documentaires scientifiques que des albums illustrés. Ces derniers étaient particulièrement adaptés aux jeunes lecteurs : les images, la typographie large et les textes courts facilitaient la compréhension et l’envie de lire. Ces albums pouvaient être parcourus rapidement tout en éveillant la curiosité des enfants. Les élèves, notamment les plus jeunes, manifestaient d’ailleurs une nette préférence pour ces formats accessibles. Ces livres suscitaient un engouement particulier : les élèves les empruntaient souvent et éprouvaient une fierté manifeste à dire « moi, j’aime lire des albums ». Ces lectures ludiques constituaient souvent une porte d’entrée vers des textes plus longs et plus complexes.Les bandes dessinées, moins nombreuses, étaient représentées par quelques séries populaires telles que Marion Duval ou Tom-Tom et Nana.
Les romans sentimentaux, comme ceux de la collection Adora, n’étaient pas encore diffusés à l’époque, mais sont arrivés progressivement par la suite.
La lecture comme voyage et ouverture sur le monde
« Lire, c’est voyager », j’aime cette idée. Selon moi, un enfant sénégalais peut, grâce à la lecture, découvrir le Japon sans connaître la langue japonaise, simplement en se laissant porter par la beauté des descriptions. La lecture permet de franchir les frontières culturelles, de comprendre d’autres réalités et d’enrichir son imagination. C’est une manière de se déplacer sans bouger, d’élargir le monde intérieur des lecteurs.
Un changement radical grâce à « Lire en Afrique »
L’arrivée de la dotation « Lire en Afrique » a profondément transformé mon école. La bibliothèque est devenue un espace vivant, un lieu de rencontre et d’apprentissage. Lors des fêtes scolaires, notamment le Fosco — la grande fête du collège —, j’étais le seul à organiser des expositions de livres. Alors que d’autres préféraient mettre en avant la danse ou le sport, je choisissais de valoriser la lecture. Cette initiative originale attirait la curiosité des élèves et des visiteurs, et contribuait à renforcer le prestige de la bibliothèque.
Le Fosco est un événement festif de trois jours (vendredi, samedi et dimanche) qui réunit les élèves, les enseignants, les parents et les invités venus des villages voisins de Dioffior. Chaque édition avait un parrain, souvent une personnalité locale accompagnée d’une délégation nombreuse. Avant les discours officiels, je les invitais à visiter les stands de la bibliothèque. Ils découvraient alors les livres exposés, notamment ceux fournis par « Lire en Afrique », et repartaient impressionnés par la richesse des collections. Cette stratégie de communication faisait de la lecture un véritable acte collectif inscrit dans la vie culturelle du collège.
Je rends hommage à l’action de l’association Lire en Afrique, qui a considérablement enrichi notre bibliothèque. L’association a fourni des livres de philosophie, de littérature, de langues étrangères (anglais, espagnol, français) ainsi que des dictionnaires bilingues, parfois par centaines. Ces dons ont permis à des générations d’élèves d’élargir leur horizon intellectuel et de contribuer à leur réussite scolaire et sociale.
L’impact de la bibliothèque sur les enseignants et les concours administratifs
La bibliothèque n’était pas uniquement destinée aux élèves. Elle contenait également de nombreux ouvrages de philosophie et de culture générale, utiles pour la formation continue des professeurs. Grâce à ces ressources, plusieurs enseignants ont même réussi le concours de l’École nationale d’administration (ENA) dont le président Bassirou Diomaye Faye est issu. Il ne faut pas oublier que ce dernier a bénéficié, dans sa jeunesse, de la bibliothèque du CLAC de Ndianganiao (Centre de lecture et d’animation culturelle). Parmi ces enseignants, je pense en particulier à Faye, Diallo et Sène, trois enseignants qui ont directement bénéficié de la richesse documentaire du lieu. Ces réussites individuelles témoignent de la fonction émancipatrice de la bibliothèque, qui a contribué à élever le niveau de culture et de réussite professionnelle des enseignants.
Les enseignants étaient nombreux à s’impliquer dans la vie de la bibliothèque. Contrairement à certaines idées reçues, les enseignants encourageaient leurs élèves à s’y rendre et s’y rendaient eux-mêmes régulièrement. À mon époque, la salle de lecture était toujours animée : les élèves y venaient lire pendant les pauses et y régnait une atmosphère studieuse et joyeuse. Cette fréquentation constante faisait de la bibliothèque le cœur de la vie scolaire, un lieu de rassemblement et de curiosité intellectuelle.
Le rôle décisif du bibliothécaire et la perte d’un modèle
Mais suite à mon départ à la retraite, le nouveau responsable du lieu s’est révélé autoritaire et peu accueillant, décourageant les élèves de venir lire. Proche de la retraite et peu intéressé par la lecture, il a laissé la bibliothèque dépérir. Aujourd’hui, le lieu n’abrite plus que de vieux manuels scolaires usés, mal rangés, non triés et souvent inutilisables.
Une ancienne élève m’a récemment confié que la bibliothèque du collège n’était plus accueillante : « Rien n’est rangé ». Je déplore cette situation. La bibliothèque, qui était autrefois un modèle, n’est plus qu’une salle encombrée et sans âme
