Paul Ndiaye, bibliothécaire au service des enfants

mardi 11 décembre 2018
par  LEA
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Paul Ndiaye, professeur d’anglais au Collège de la Petite Côte à Joal, y a assuré aussi la fonction de bibliothécaire de 2006 à 2017. En retraite en 2016, le collège lui a demandé de prolonger son service pour continuer d’assurer la gestion et l’animation de la bibliothèque.

Paul Ndiaye bibliothécaire au CPC Paul montrant la collection "Grand Galop"
Paul en visiste au collège 1 an après son départ accueilli chaleureusement par ses anciens élèves

Depuis 10 ans, je m’occupe de cette bibliothèque

Je suis professeur d’anglais dans ce collège depuis 2000 et c’est depuis 2007 que je gère la bibliothèque, offerte par Lire en Afrique en 2006.
Lorsque je suis arrivé ici, il n’y avait pas de bibliothèques. Depuis 2007, on a pu constater un changement notoire, du point de vue des connaissances, des capacités de recherche des élèves, ainsi que des résultats aux examens.

Au début, en 2006, personne au collège ne s’intéressait à la bibliothèque qui n’était pas gérée, beaucoup de livres ont disparu à cette époque, notamment les œuvres au programme : les livres empruntés, jamais rendus.

Le directeur, Frère Albert Faye, a voulu intéresser les enseignants à la gestion de la bibliothèque. Il a fait appel à moi, je suis un grand lecteur de romans policiers. A l’école normale déjà, je veillais jusqu’à 2H du matin pour finir mon livre.
Je pensais que si les enfants de la ville réussissent mieux, c’est qu’ils ont plus de possibilités. Nous, nous avons une bibliothèque et nous ne l’exploitons pas. Puisque nous avons cette chance, nous devons pousser les élèves vers la lecture.

Par chance, vous organisiez, en 2007, un stage de formation de bibliothécaires à Ngasobil et vous m’avez accepté. Nous sommes venus à deux. L’autre, également professeur d’anglais, à laissé tomber, mais moi, j’ai continué à m’occuper de cette bibliothèque jusqu’à ce jour. J’ai beaucoup appris au cours de ce stage, j’y ai rencontré des jeunes d’autres milieux, c’était sympathique. Ça m’a permis de mieux connaître les livres. Auparavant, je ne faisais pas la différence entre fiction, documentaire, policiers, etc….

J’ai inscrit une heure hebdomadaire de bibliothèque au planning des élèves

J’ai inscris une heure de bibliothèque obligatoire dans le planning de chaque classe
Ici au Sénégal, si les enfants ne lisent pas, c’est qu’ils ne sont pas familiarisés avec les livres, d’où l’idée d’imposer une heure de lecture, pour les pousser à s’intéresser aux livres. C’est moi qui confectionne les emplois du temps du collège, j’ai inscris une heure de bibliothèque pour chaque classe. On a expérimenté cette idée en 2008, et constaté que c’était positif. La décision de généraliser a été prise en conseil des professeurs. Depuis 2008, j’ai constaté une évolution très nette, maintenant il y a énormément d’enfants qui lisent. Au début ils se limitaient à quelques manuels scolaires, mais maintenant, ils ont un éventail très large de lectures.

Chaque classe à une heure hebdomadaire de bibliothèque. Pendant cette heure, tous les élèves viennent. Ceux qui veulent lire, lisent ; les autres s’y promènent, se frottent aux livres, les feuillettent puis finissent par lire.

Les élèves se mettent en rang pour rendre le livre emprunté la semaine précédente. Un a un, ils rendent le livre et signent le registre des prêts, puis ils se dirigent vers les rayonnages pour choisir leur prochain livre. Ils reviennent se remettre en rang pour l’enregistrement du prêt sur le registre.Il y a des élèves qui restent sur place, lire le livre emprunté, d’autres le gardent pour le lire à la maison et pendant l’heure de bibliothèque, ils vont vers d’autres ouvrages qu’ils peuvent lire rapidement ou consultent des documents, des encyclopédies, etc.

Le lecteur, quel que soit son âge, doit rester libre de ses choix de lecture

Les plus jeunes démarrent progressivement avec les albums et les BD. Mais, même de grands diables de 3ième les lisent, également. Peu importe, si c’est comme cela qu’ils progressent. Les élèves ont droit à trois livres par séance, si l’un d’entre eux en a terminé un rapidement, je lui propose d’en choisir un autre, sans tenir compte de celui qu’il vient de terminer.

ll faut respecter les goûts de chacun. Il y a des cas qui m’ont marqué, par exemple, un garçon n’est intéressé que par les gros livres, tels Harry Potter. Il a lu tous les Harry Potter au moins 2 ou 3 fois chacun. Il y a aussi une fille, qui, elle, ne s’intéresse qu’aux livres qui parlent de sorcellerie. Elle a lu presque tous les livres où il est question de sorcières. A chacun ses goûts donc.

J’ai eu quelques difficultés avec mes collègues. Un professeur arrachait les livres des mains des élèves disant « Vous n’avez pas le droit de lire cela, lisez autre chose ! ». C’était les romans sentimentaux de la collection ADORAS. ». J’ai dû lui expliquer que la lecture est une distraction, qu’il faut les laisser lire librement sinon, de toute façon, ils continueront en se cachant. On s’est expliqué et il a compris qu’il y a plusieurs types de lecture. Je lui ai montré le texte sur les dix droits des lecteurs écrit par Daniel Pennac, affiché dans la bibliothèque qui dit que l’on peut lire n’importe quoi , commencer un livre et ne pas aller jusqu’au bout, Etc. On s’est finalement compris. Ce sont des enfants, lire fait partie de leur éducation et de leur formation.

La série des J’aime Lire, Tom Tom et Nana, Grand Galop sont très appréciés des enfants, les romans sentimentaux de la collection ADORAS sont surtout demandé par les filles. L’une d’entre elles, voulait lire toute la série numéro, par numéro, recherchant qui avait emprunté les numéros manquants dans les rayonnages.

Ils adorent la série de BD « Marion Duval », se les échangent directement entre eux, ils sont tous usés. Pour la collection Harlequin, très demandée, on a voulu les leur interdire, mais finalement on les a laissés à leur disposition et ils se les sont arrachés : deux copines en prenaient chacune deux et les échangeaient entre elles avant de les rendre à la bibliothèque

Je dis aux élèves : « ne vous limitez pas à ce que dit le professeur, allez vers les livres ».

Le professeur ne donne qu’une partie des connaissances, le complément d’information, c’est dans les livres. Cette bibliothèque est tellement bien fournie que tout ce que vous cherchez, vous le trouverez ici : si vous cherchez, vous trouverez.

Cela me pousse, moi aussi, pour aider les enfants, à mieux connaître les livres. J’essaie de leur faire comprendre que la lecture, c’est la base, car si vous n’êtes pas capable de comprendre l’énoncé d’un exercice, vous ne vous en sortirez jamais. Trop souvent, pour leurs exposés les élèves vont sur internet et recopient des textes sans les comprendre. Je conseille à mes lecteurs de faire des recherches dans les livres, parce que là, on vous donne toutes les étapes du raisonnement. Ce que l’enseignant dit en cours, c’est peut-être 10% de ce qu’il faut savoir, ce sont les livres qui apportent les compléments d’information.
Si vous n’êtes pas bon en français, vous ne serez jamais bon dans les autres matières.

J’implique les bons lecteurs dans la gestion de la bibliothèque

D’abord j’observe le comportement des élèves dans la bibliothèque, je repère les bons lecteurs, puis, dans chaque classe, je choisis un garçon et une fille et je leur propose de devenir gestionnaire. Puis je les initie à la gestion. Pendant une semaine, on travaille côte à côte, ensuite je me mets en retrait et je contrôle les opérations. Ensuite ce sont eux qui gèrent directement. Ils savent tenir les registres, reclasser les livres dans les rayonnages, çà leur permet de côtoyer les livres, et de prendre des responsabilités.
Ceux des classes de 5ième, 4ième et 3ième connaissent déjà, il ne me reste à former que les nouveaux, ceux de 6ième.

Parmi mes enfants qui sont grands maintenant, et ne sont plus à la maison, il y en a un qui a été bibliothécaire ici. Il aimait la littérature africaine, c’est ce qu’il lisait. Sa petite sœur, c’est la bibliothèque qui l’a formée. En mathématiques, elle ne connaît rien mais en français, en littérature elle est impeccable. Actuellement elle est à l’université. Cette semaine elle est venue à la maison, elle s’ennuyait et m’a demandé de lui apporter des livres de la bibliothèque. Je lui en ai apporté 3 ou 4 romans sentimentaux. Deux jours après, elle m’en a demandé d’autres. Donc au cours de cette semaine, elle a lu énormément.

Grâce à la bibliothèque, les résultats aux examens se sont améliorés

De 2007 à 2017, période où j’ai assuré la gestion de bibliothèque, en plus de mes cours d’anglais, on a constaté une progression régulière des résultats des élèves. Cette bibliothèque a rendu d’énormes service au collège. L’amélioration des résultats au BFEM a été spectaculaire. Partis de moins de 50 % avant la bibliothèque, nous sommes arrivés progressivement à pratiquement 100 %. Certains élèves lisent énormément ce qui contribue à améliorer leur culture générale et nos meilleurs lecteurs se classent les premiers des centres académiques, lors des examens. Preuve que la bibliothèque est efficace, mes meilleurs lecteurs ont passé le bac l’an passé, je n’ai pas été surpris de voir leur nom parmi les trois meilleurs du département.

L’an dernier, le directeur du collège, voulait interdire aux élèves de venir à la bibliothèque hors des heures programmées, par exemple, pendant les pauses. J’ai argumenté en disant que si nos partenaires nous ont donné énormément de livres et de jeux, c’est pour que les élèves viennent à la bibliothèque. Le bureau du directeur, la salle des professeurs, sont peut-être des lieux interdits aux élèves, mais pas la bibliothèque. Regarder les images dans les livres suffit à les pousser à lire.
Dans ces conditions, je lui ai dit que s’il ne m’était plus possible d’accueillir les élèves à la bibliothèque, je lui rendais les clefs et quittais l’école. La secrétaire, Bénédicte, m’a demandé de rester, mais le directeur m’a ordonné de laisser mes habitudes de côté. Les tensions ont continué. Pour moi, ceux qui veulent rester et lire doivent pouvoir accéder à la bibliothèque, il les chassait en classe. Si bien qu’en fin d’année, je lui ai rendu définitivement les clefs et je suis parti. Si on m’avait permis de continuer à travailler avec les enfants, je serais resté.

Il faut dire aussi que la bibliothèque n’était pas seulement une salle de lecture. Les élèves avaient confiance en moi, ils n’hésitaient pas à venir se confier, nous nous mettions dans un coin et cherchions des solutions. C’est ainsi que j’ai pu régler des conflits entre enseignants et élèves, en écoutant et parlant avec l’élève, finalement çà s’arrange. Ma bibliothèque c’est en quelque sorte un lieu de confidence pour les enfants.

M’occuper de cette bibliothèque m’a beaucoup apporté

M’occuper de cette bibliothèque, ça m’a apporté, parce que ça a amélioré la proximité avec les enfants. Rester une heure de plus, sans supplément de salaire m’était égal, ce sont les enfants qui m’ont intéressé.

Enfin, je dois dire que j’apprécie surtout votre courage. A votre âge, traîner des cartons, passer des mois et des semaines à l’extérieur de votre pays, alors que vous pourriez bénéficier de votre temps libre, vivre votre retraite et rester chez vous.
Vous êtes des personnes exceptionnelles. Ce qui m’a marqué, ce sont les images que vous avez projetées lors du 20° anniversaire de Lire en Afrique montrant le travail que vous faisiez, en France. On pensait qu’il y avait des gens qui faisaient ce travail pour vous, on ne pouvait pas imaginer que c’était vous qui faisiez tout .


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