Bibliothèque de Keur Madiabel. Retour d’expérience

mardi 2 avril 2019
par  LEA
popularité : 44%

La Bibliothèque Lire en Afrique de Keur Madiabel a été mise en place fin 2016. Deux ans après son installation, Mouhamadou Abib Kebe, dresse le bilan de cette expérience. Il en a porté le projet et en supervise aujourd’hui la gestion. Conçue à l’origine comme bibliothèque municipale, la bibliothèque est devenue progressivement bibliothèque communautaire, gérée avec succès par les lecteurs et lectrices.

Les lecteurs et lectrices s’impliquent dans la gestion de la bibliothèque

Nous avons organisé la sensibilisation à la bibliothèque et les élèves ont compris qu’il y avait une bibliothèque extrêmement importante, installée à la mairie de Keur Madiabel. Dès lors, ils ont commencé à faire de la bibliothèque leur propriété.

Par exemple, à 15 heures, à l’ouverture, les élèves du primaire viennent s’asseoir à la porte de la bibliothèque pour nous attendre, à notre grande surprise parce qu’on pensait que les élèves du primaire n’étaient pas intéressés par la bibliothèque. Avec cette affluence, nous avons compris qu’il fallait aller de l’avant. Nous avons alors créé un club de lecture et recherche, composé de lectrices et lecteurs, chargé de gérer la bibliothèque.

Nous avons donné des missions à ce club de lecture et de recherche, nous lui avons demandé de mettre sur pied des activités qui vont inspirer des élèves, qui vont les inciter davantage à venir à la bibliothèque. Moi-même, j’ai animé des activités de conte publique avec le club. On ouvre un livre dans la partie conte. On lit un conte, une fois la lecture terminée, on interroge ceux qui ont écouté pour sortir l’intérêt du conte, sa moralité. S’il y a nécessité d’installer un débat entre les lecteurs, on installe un débat. Nous avons compris que les élèves aiment ce travail. Même si nous ne sommes pas présents, ils prennent parfois 15 minutes pour lire un conte et le commenter avant de fermer la bibliothèque.

Actuellement le club s’est agrandi, nous avons créé trois équipes : une équipe le mercredi, une équipe le samedi et une le dimanche. Pour chaque groupe, un responsable se charge de l’ouverture de la bibliothèque et tout ce travail de tenue des permanences, est coordonné par le président du club de lecture et de recherche. Depuis que nous nous sommes organisés de cette façon, je ne suis plus tenu à venir faire tout le travail, ce qui était extrêmement compliqué au début pour moi. Je vois que le travail avec les élèves se fait plus vite et plus efficacement que ce que feraient des adultes, qu’ils soient professeurs ou directeurs d’établissements. Actuellement la gestion de la bibliothèque est correcte.

Et mieux, nous avons instauré un système de participation, c’est-à-dire au-delà de l’offre qu’a fait Lire en Afrique en livres, nous avons enregistré des dons de livres de la part de bonnes volontés. Ce qui nous a beaucoup plu c’est que des élèves, après avoir dépassé une classe, offrent le manuel qu’ils ont déjà étudié à la bibliothèque parce qu’ils sont bibliothécaires. Au lieu d’attendre à la maison un frère ou une sœur qui va faire bientôt la classe, le livre est à la bibliothèque. Le frère trouvera le livre à la bibliothèque avec d’autres livres dont il pourra bénéficier. Ce sont des pratiques que nous avons eues à développer et nous sentons qu’il y a un engagement de taille chez les élèves.

JPEG - 66 ko
Keur Madiabel.
L’ancienne salle du Conseil dédiée aujourd’hui à la bibliothèque
JPEG - 52.1 ko
Keur Madiabel.
Le local mis à disposition de la bibliothèque par a municipalité

Les projections video sont utilisées comme outil d’incitation à la lecture

Pour les élèves de seconde, de troisième, de terminale, avec l’association que je dirige « Union pour une citoyenneté active au service du développement de Keur Madiabel », nous avons mis un ordinateur à disposition de la bibliothèque. La bibliothèque a acheté des buffers et nous passons de très bons films sur les œuvres au programme qui incitent les élèves à venir à la bibliothèque et à s’intéresser davantage à la lecture. Chaque mois, ou bien chaque deux mois, on organise une projection de films. On passe l’information dans les écoles. Les professeurs sont également invités à la projection suivie d’un débat. Juste après le débat on sent nettement qu’il y a de l’émulation au niveau des élèves et que chacun veut devenir membre du club de recherche et de lecture pour participer à l’animation de la bibliothèque.

JPEG - 36.6 ko
Keur Madiabel.
Séance de projection à la bibliothèque Lire en Afrique de Keur Madiabel
JPEG - 25.8 ko
Keur Madiabel.
Séance de projection à la bibliothèque Lire en Afrique de Keur Madiabel

La bibliothèque booste les résultats scolaires

Du point de vue des résultats nous pouvons attester que la bibliothèque a boosté nos résultats. Ça c’est une réalité, c’est une vérité qui ne fléchit pas à Keur Madiabel. L’année dernière, nos plus grands bibliothécaires : Imam Hassan Kebe, Mohamed Diouf et Pape Malick Sarre, tous les trois, étaient classés premiers du centre du lycée de Keur Madiabel pour le Bac. Au BFEM, tous nos candidats bibliothécaires ont réussi, au premier tour également, avec les mêmes résultats.

Vous voyez donc, il y a cette volonté-là d’être parmi les meilleurs. La bibliothèque devient ainsi un cadre d’excellence où les élèves entrent dans une compétition saine. On leur rappelle que vous devez faire attention car nos anciens bibliothécaires étaient premiers du centre. Cette année vous êtes en classe d’examens vous devez réussir, vous ne devez pas nous décevoir. C’est une pression positive, si je puis m’exprimer ainsi. Il faut qu’ils comprennent qu’ils doivent apporter le meilleur résultat. C’est une politique d’émulation.

Mieux, chaque année nous organisons, dans le cadre des activités de l’UCASD, une journée de remise de prix. Nous l’avons appelée journée de l’excellence et du mérite. C’est prévu cette année le 18 avril 2019. Moi qui suis président de cette association qui organise la journée de remise de prix, quand je vois la liste que les chefs d’établissement nous proposent pour des élèves que nous devons récompenser, j’ai une grande satisfaction. Quand je lis la liste, je suis heureux parce qu’à chaque fois, ce sont nos lecteurs ou nos bibliothécaires qui sont en tête. Ça c’est une motivation pour nous qui faisons des efforts pour que la bibliothèque marche.

Il faut transmettre la passion de la lecture aux jeunes d’aujourd’hui

C’est un travail bien sûr difficile, mais ça n’est plus difficile dans la mesure où c’est devenu une passion. Cette passion-là, nous la transmettons à des jeunes aujourd’hui, à des élèves.

Parfois, je descends à midi et j’amène tous mes élèves de seconde par exemple visiter la bibliothèque. Je leur dis : « venez juste pour visiter. Vous n’êtes pas obligés d’adhérer ni même de devenir lecteurs, mais venez je vous en prie ». Ils viennent, je fais la présentation avec le club. Et, le mercredi suivant, on voit de nouveaux lecteurs arriver à la bibliothèque. Il y a cette volonté-là sensibiliser tout le monde. Et c’est pourquoi, aujourd’hui, même le maire reconnaît que cette bibliothèque marche. Il vient, il jette un coup d’œil, il s’exclame « Mais, c’est formidable ».

Le maire a tenté de mettre en place une bibliothèque à Keur Madiabel à l’époque où il était professeur dans un lycée en France. Keur Madiabel était alors une communauté rurale. Il n’en était pas même président, mais, avec des amis français, il avait mis sur pied une bibliothèque. Mais cette bibliothèque n’a pas fonctionné parce qu’elle n’était pas bien gérée. Les gens n’étaient pas sensibilisés. Finalement tous les livres de cette bibliothèque sont aujourd’hui dans les maisons, gardés et personne ne fait rien pour eux. Chacun les utilise comme une propriété privée. C’est pourquoi le maire a su faire la différence entre la bibliothèque qu’il avait contribué à mettre en place à l’époque et celle de Lire en Afrique aujourd’hui. Constamment, il nous encourage à continuer.

Deux membres du club de lecture et recherche témoignent

Mame Cheikh, responsable du club lecture et recherche. Si nous parlons du cas de la bibliothèque Lire en Afrique, nous sommes satisfaits parce qu’elle a permis à la fois d’accéder aux livres, de prendre la parole en public et de nous former aussi. On organise beaucoup de choses à la bibliothèque : des séances de lecture, des projections de films, des conférences et des séances inter établissements avec tous les établissements de Keur Madiabel dénommées « débattons ». La jeunesse de Keur Madiabel voit l’importance de la bibliothèque et nous en sommes satisfaits.

Awa T, devenue lectrice puis membre du club : J’ai été informée de la bibliothèque lorsque j’étais en classe. Je m’en souviens encore. J’étais en cours de mathématiques. Je m’ennuie un peu dans ce cours parce que je ne suis pas scientifique. Un professeur de SVT est entré en classe avec un livre à la main et une carte d’adhésion de la bibliothèque. Il nous a informés de l’existence de cette bibliothèque.Il se trouve que j’avais un exposé à préparer en groupe, le soir même je suis allée à la bibliothèque et je m’y suis inscrite. J’ai voulu emprunter un manuel, mais on m’a dit que les manuels devaient être consultés sur place, ils ne se prêtent pas. J’en ai informé mes camarades et ils sont tous venus à la bibliothèque et se sont inscrits. On a fait le travail ensemble à la bibliothèque. On n’avait presque pas de place tant il y avait de monde. Par la suite, j’ai continué à fréquenter la bibliothèque et j’ai constaté que mon niveau de français a commencé à s’améliorer. J’avais beaucoup plus de facilité en dictée et c’était plus facile pour moi de comprendre les questions. À la fin de l’année j’ai osé prendre la parole lors de notre foyer socio-éducatif (FOSCO) et j’en ai été la modératrice. L’année suivante, en troisième, j’ai fait de même, j’ai modéré notre FOSCO. Maintenant que je suis en seconde, je continue à fréquenter la bibliothèque, je suis membre du club de lecture et de recherche. Vraiment je n’ai pas regretté de m’être inscrite à la bibliothèque.

Propos recueillis lors du séminaire Lire en Afrique des bibliothèques du Sine Saloum à Kaolack le 17 février 2019

JPEG - 65.3 ko
Keur Madiabel.
Affluence à la bibliothèque lors des permanences
JPEG - 62.5 ko
Keur Madiabel.
Lecture sur place lors de la permanence de la bibliothèque
JPEG - 61.6 ko
Keur Madiabel.
La bibliothèque gère aussi les prêts aux abonnés pour une adhésion modique.
JPEG - 63.3 ko
Keur Madiabel.
Activités spontanées, les plus jeunes préfèrent s’installer sur la natte pour lire les albums
JPEG - 55.5 ko
Keur Madiabel.
Lecture à deux.
JPEG - 59.8 ko
Keur Madiabel.
Il n’y a pas d’âge pour le jeu d’échec
JPEG - 63.7 ko
Keur Madiabel.
Séance de scrabble. Le dictionnaire est précieux
JPEG - 37.3 ko
Keur Madiabel.
Bibliothèque mais aussi ludothèque avec les puzzles

Aucune photo n'est encore insérée dans cet album